De l'autre côté du lac

Sophie Breuleux
le 29 mai 2016

Marie avait sursauté au son de la sonnette, un rappel sourd de l’existence d’un monde extérieur au-delà des 45 oz de plumes sous lesquelles elle s’était réfugiée ; au-delà de son cocon suffocant et de cette pièce exigüe où elle avait passé son enfance. La sonnette retentit à nouveau, une fois, puis deux et puis trois, et rappelait cette fois le juillet caniculaire qui battait son plein dehors, et tout ce monde qui ne s’arrêterait pas de tourner pour elle. Elle s'était terrée dans la maison abandonnée de ses parents, pour s’éloigner, ou peut-être pour oublier, et l’intrusion soudaine l’emplit d’angoisse.

Sauf qu’au final, sa curiosité l’avait emporté sur le reste et la responsable du tapage s’était révélée être une femme âgée qu’elle reconnaissait vaguement, et soudainement ses trente-huit ans s’étaient comme évaporés devant cette femme imposante, grande et forte de carrure, enrobée de foulards de soie aux couleurs d’oiseaux exotiques, et elle l’avait saluée maladroitement, comme une écolière qui s’étonne de se faire traiter en adulte.

Comment la femme avait décelé une présence dans la demeure était un mystère. Marie s’était appliquée à éviter tout contact avec les voisins, qui malgré les acres de forêt qui les séparaient, restaient de charmants voyeurs qui ne semblaient vivre que pour le potinage ; comment ils pouvaient se préoccuper de choses aussi futiles dans leur maison à un million, avec leur vue sur le lac et leur whisky centenaire restait une question qu’elle préférait laisser sans réponse.

La femme, une certaine Mme Laberge, lui fit part de son problème : elle avait à s’éloigner pour quelques jours, et se souciait de la santé de son félin, un « glouton de la pire espèce ».

Alors que le verrou de la grande porte de bois refuse de céder sous son attention, Marie se remémore sa rencontre avec Mme Laberge, et ses vagues instructions – la clé carrée pour la serrure du haut, la clé ronde pour la serrure du bas – ou était-ce le contraire ? Un coup de hanche sec ouvre finalement la porte et elle est soudainement assaillie par une bouffée de chaleur accumulée et de muguet. C’était la même odeur qu’elle avait sentie lors de la visite de la femme ; une odeur de muguet forte et tenace qui avait contrasté avec son air sévère.

Elle entre, et se retrouve instantanément prise d’assaut par un gros matou roux au pelage long et dru, les pattes par en-dedans, comme s’il croulait sous son propre poids. « Sa jarre de nourriture est dans l’armoire de la cuisine, la première à gauche du frigo. » Le félin miaule à en fendre le cœur, jusqu’à ce qu’elle le délivre enfin de ses souffrances avec une rasade de croquettes.

Elle alterne son regard entre le chat et le salon, qu’elle peut apercevoir derrière la porte coulissante de vitre teintée. L’appartement est tranquille, les reflets dansants de l’eau au-dehors atténués par les délicats rideaux de coton brodés, et elle s’y sent bien, malgré l’angoisse de se retrouver seule dans un lieu inconnu. L’endroit lui rappelle sa lune de miel, lorsqu’ils avaient loué une villa au Mexique, et qu’une ambiance semblable les avait accueillis à leur première journée. Ils avaient ouvert toutes les fenêtres de la maison, et fait l’amour au son des vagues au dehors. Le calme avant la tempête.

Elle fait glisser les portes coulissantes et se retrouve dans le salon, où elle observe les photographies au-dessus de la cheminée. Mme Laberge, dans la vingtaine, assise sur une version ancienne du patio actuel, dans un cliché en noir et blanc ; une jeune femme qui lui ressemble, en habits de graduation ; et quelques photos d’un petit garçon… son petit-fils ? Au dehors, les éléments de déchaînent, et Marie décide de rester encore un peu.

Le chat vient ronronner aux pieds de Marie, qui voit cette marque d’affection comme un signe subtil de l’univers lui donnant la permission de se plonger dans l’album photo qui la tentait depuis déjà quelques moments. Une photo en particulier attire l’attention de Marie, qui y reconnaît en arrière plan la chaloupe de son père, sur le lac, et finalement une version miniature d’elle-même penchée sur le côté, faisant presque chavirer l’embarcation. Elle se rappelle qu’au grand dam de ses parents, elle avait été en train d’essayer d’attraper une anguille, comme elle avait vu faire un homme dans un documentaire. Elle est prise d’un fou rire à ce souvenir.

Elle rit de sa naïveté, de cette petite fille qui voulait attraper une anguille dans un lac d’eau douce, avec ses grosses boucles brunes et ses 20 kg mouillés. Elle aimerait emporter la photo avec elle, mais elle n’ose pas l’exposer aux éléments.

Marie monte à l’étage et y retrouve quelques pièces sans intérêt une chambre d’amis, une salle de bain, une salle de lecture. Elle arrive à la chambre de Mme Laberge, et fait tourner la poignée doucement. Son cœur bat la chamade, elle s’imagine Mme Laberge derrière la porte, qui la traite de sale fouineuse, mais la porte s’ouvre et elle n’y retrouve qu’une chambre doucement décorée, les murs bleu clair et des armoires en bois. Elle ouvre l’armoire, où se trouvent ses tenues parfumées, et elle glisse sa main sur les chemises de soie et les robes de soirée. Elle s’étend sur le grand lit, soucieuse de ne pas défaire l’agencement des coussins, et soupire de contentement. Il fait plus frais que chez ses parents.

Dehors, la pluie s’est calmée, et elle se dit qu’elle devrait quitter, mais elle décide plutôt d’ouvrir les fenêtres et de laisser la brise s’engouffrer dans la pièce. Le vent est frais, une température post-tempête, et il fait sombre malgré l’heure matinale.

Marie fouille dans les armoires, elle parcourt les lettres ouvertes sur la table de chevet, puis s’accroupit pour regarder sous le lit. Elle étire le bras jusqu’à pouvoir agripper la boîte de carton, mais se ravise au dernier moment. En un éclat de génie paranoïaque, elle décide de prendre une photo du dessous du lit, de manière à pouvoir tout remettre en état, jusqu’au dernier mouton de poussière, mais elle se rappelle qu’elle n’a pas amené son cellulaire.

Elle tire tout de même la boîte à elle, en faisant attention à ne pas déplacer la poussière, et y trouve une boîte de fer remplie de petites roches colorées, un collier de perles brisé, des cartes d’affaires, un crucifix et des carnets.

Une petite fleur jaune se glisse hors du carnet qu’elle soulève. Un herbier, les caractéristiques des diverses plantes soigneusement listées dans une calligraphie soignée. Elle en avait un pareil, jeune, et le plus amusant est qu’elle ne se souvient pas avoir arrêté de le tenir à jour. Elle ne se rappelle pas d’un moment où elle se serait dit c’est assez. Le passe-temps s’était simplement fané, comme les fleurs de ce carnet.

Elle se lève et se rend à la salle de bain, où elle trouve un flacon de l’essence de muguet duquel la maison semble empli. Elle en dépose doucement sur son poignet. Ses yeux sont fatigués, ses cheveux sont ternes et gras, et elle évite son regard dans le miroir, elle tente de garder l’illusion de sa métamorphose un peu encore.

Elle applique une mince couche du rouge à lèvre sur le comptoir, puis de fond de teint, de poudre et de mascara. Elle enfile une paire de talons, trouvée au pied du lit, des escarpins rouges et confortablement usés et sort délicatement une des robes de soirée de sa housse protectrice. Elle l’enfile, quelque peu trop grande, mais ajustée sur son ventre enflé. Son fardeau, le dernier vestige d’un mariage qui fut une fraude à l’amour.

À son retour dans la chambre, elle retrouve le chat étendu sur les objets par terre, et elle ouvre maintenant les autres carnets. Des journaux intimes, et un carnet de rêves. Elle les repose sans les lire. Les objets par terre forment la charpente d’une vie que Marie s’amuse à reconstituer. Une enfance catholique, une carrière florissante, la venue d’une petite fille, des fins de semaine à la campagne, en communion avec la nature. Elle dépose les journaux intimes, intouchés, préférant le confort du récit à l’incontrôlable réalité.

Elle n’avait jamais connue Mme Laberge, elle ne l’avait aperçue que vaguement à l’épicerie ou au poste d’embarcation, mais la voilà, ici, avec toutes ces choses qui lui exposent cette femme inconnue, avec sa vie bien remplie, ses amours, ses espoirs, ses rêves. Elle remet tout à sa place, ferme les fenêtres, et referme la porte avec délicatesse.

Elle déambule encore quelques instants dans la demeure, la main sur le ventre, sur cet enfant qu’elle craint de mettre au monde, puis se décide à quitter.

Le pétrichor la calme, la jette dans une transe, alors qu’elle déambule sur le petit chemin de terre battue longeant les demeures. Elle parcourt les quelques kilomètres jusqu’à chez elle, et laisse la porte ouverte à son retour. Elle regarde la poussière accumulée sur le sol, et les meubles dans leurs housses de plastique, et décide d’aller chercher son téléphone, dans son sac, et se laisse submerger par les messages inquiets de sa famille, leur incompréhension et leur colère. Puis elle crie, laissant la sienne découler de son corps stressé et incompris dans ce monde où la faute est souvent mal attribuée, et où la souffrance silencieuse est préférée au poids de la vérité.


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