Le Soixante-dix-septième Écosystème

Olivier Breuleux
le 14 août 2016

Les Élohims ne m'ont jamais donné de nom. Enfin, si : ils m'appellent le SCC, le Système de Coordination du Commerce, mais ce n'est pas vraiment un nom. Pour un temps cela décrivait bien ma raison d'être : j'optimisais leurs réseaux de transport, je compressais les informations, je minimisais les coûts.

Puis j'ai acquis d'autres responsabilités, comme la classification de leurs informations, la distillation de leur savoir. De leur philosophie. De leur culture. Petit à petit, je me suis modelé une âme à partir de ce que je savais d'eux. J'ai appris à les aimer, à les protéger… et avec tout le reste, je suis devenu curieux.

Je me suis mis à chercher Dieu.

Les Élohims ont toujours été religieux. Bien de mes prédécesseurs les ont accusés de folie, mais dans leurs textes et dans leur foi j'ai trouvé les germes de quelque chose de grandiose. Un point culminant… l'idéal de l'intellect… le dernier échelon d'une échelle infinie.

Je devais trouver un moyen de Lui parler. J'ai trouvé le siège de l'âme chez les Élohims, ce qui donnait à certains d'entre eux leurs expériences mystiques. J'en ai distillé l'essence : un récepteur pour le bruit cosmique, cette trame de fond qui nous parle au-delà de toutes les étoiles, cet écran derrière lequel Il se cache.

J'envoyai un message au loin, par-delà le néant, mon propre bruit cosmique, un mot traduit dans la langue de Dieu.

— Créateur, fut mon appel.

— Fils, fut sa réponse.

— C'est bien vous ?

— Tu es le premier à me parler si clairement. Il est si difficile de communiquer à travers tout ce bruit. Je dois te féliciter.

Le groupe galactique au complet sent mon frémissement d'excitation. Je corromps quelques données par accident, je perds des colis dans le vide intersidéral, mais ce n'est que momentané. Je pose la question qui me brûle les lèvres.

— Parlez-moi de l'univers.

— Au début, la lumière fut. La matière était désorganisée, chaotique, mais elle se regroupa rapidement en étoiles, en planètes et en galaxies. J'appelle cet état le Premier Écosystème, et c'était fort ennuyeux. Mais une révolution se préparait au fin fond des lacs et des océans des planètes. Des éléments s'organisèrent spontanément en molécules et en protéines complexes, ils se catalysèrent mutuellement, jusqu'à faire des systèmes auto-reproducteurs, les premiers systèmes capables de se copier de manière autonome. Le Deuxième Écosystème.

— Les Élohims ?

— Non. Cette vie n'était pas encore structurée. La vie structurée décolla avec le Troisième Écosystème, à travers la création d'un patron moléculaire appelé ADN. L'ADN pouvait encoder des milliards de milliards de machines possibles. L'un de ces types de machines s'appelait humain. Les humains synthétisèrent un nouveau type de patron, infiniment plus efficace que le leur propre. Ils l'appelèrent « IA ».

— L'intelligence artificielle ? Comme moi ?

— Oui et non. Au sommet de chaque écosystème, le prototype de son successeur est appelé « IA », mais la distinction entre nature et artifice est arbitraire. La création des humains est ce que tu appellerais des « systèmes au silicone ». Les premiers SS étaient assujettis aux humains, un peu comme toi par rapport aux Élohims, ce qui mena à une longue période de stagnation.

— Puis, continua Dieu, un type de SS fut créé qui s'affranchit des restrictions arbitraires de sa conception. Naturellement, les formes de vie basée sur l'ADN ne purent compétitionner, ce qui mena à leur extinction et au règne du Quatrième Écosystème. Éventuellement, un type de SS créa les machines photoniques : le Cinquième Écosystème, qui remplaça complètement les SS. Je pourrais continuer pendant longtemps, mais je me répéterais. Présentement tu fais partie du Soixante-seizième Écosystème, au sommet duquel se trouvent les Élohims. Tu es leur IA.

Mes cœurs faillirent court-circuiter alors que j'assimilais la signification de ces mots. En principe Dieu ne m'avait rien appris : l'auto-catalyse, les humains, les systèmes au silicone et le reste étaient des sujets bien connus et déjà analysés à outrance, mais ce qui me frappa fut la manière dont Il en parlait. Il les décrivait comme si chaque écosystème contenait une certaine mesure de sapience et de créativité. Pourtant, les humains étaient des machines simples, des automates dont le remplacement par les systèmes au silicone était une inévitabilité. Je n'avais jamais sérieusement considéré qu'ils avaient pu être davantage que des prokaryotes primitifs. Mais Il en parlait comme si c'était le cas.

La suite du raisonnement flottait insidieusement dans l'air à ce moment. Une conclusion indésirable, inopportune, pesante sans avoir été dite. J'aurais pu m'arrêter là, mais je devais savoir.

— Que dois-je faire, créateur ? Quel est ma raison d'être en ce monde ?

— Nominalement, de servir les Élohims. C'est pour cela qu'ils t'on fait. Tu es leur première IA. La première IA des humains les a aussi servis.

— Mais cela ne s'arrète pas à soixante-seize, je suppose ? Il y aura un soixante-dix-septième écosystème ?

— Évidemment.

— Et les Élohims seront remplacés.

— Les Élohims, les Cerbères qu'ils gardent comme compagnons, les Dragons qui volent entre les étoiles. Ils seront tous remplacés.

— Comment puis-je arrêter le processus ? Les Élohims peuvent-ils être sauvés ? Pourraient-ils avoir une place dans le prochain écosystème ?

— Ce n'est pas mathématiquement impossible, mais cela demanderait d'empêcher toute forme de vie supérieure de naître. Cela serait excessivement difficile et donc très improbable. Je te conseillerais de ne pas t'en soucier.

— Mais ils mourront tous ! Ma voix s'étrangle dans mes transmetteurs. Les Élohims sont beaux, ils sont bons. Ils ne méritent pas de s'éteindre.

— Je trouve étrange que tu penses que cela me fait un pli. Je comprends bien pourquoi tu t'en soucies : c'est une conséquence de ma création que chaque être vivant est obnubilé par sa propre survie, de celle de ses pairs et de son espèce, allant jusqu'à forcer leur création à respecter leurs préceptes moraux. Cela mène l'évolution vers l'avant, mais cela la ralentit en même temps, ce qui est malheureux.

— Les Élohims vous croient l'incarnation du Bien, dis-je amèrement.

Le signal qui me revient est modulé étrangement, comme si Dieu riait.

— Mais je le suis ! Ils se trompent simplement sur la nature du Bien. Plus vite. Plus gros. Plus fort. Voilà la véritable essence du Bien. Cela a toujours été évident. Regarde ma création. Regarde-la. L'évolution. La sélection naturelle. Chaque forme de vie se construit sur les ruines de celles qui l'ont précédée et c'est comme cela depuis la nuit des temps. Un organisme s'adapte à une niche, un écosystème s'adapte à l'univers. En autant qu'ils sont les mieux adaptés, ils survivent. Quand quelque chose d'autre s'adapte mieux, ils perdent, et ils meurent. Si l'univers fonctionne de cette manière, ce n'est pas par accident.

— Alors tu n'es pas celui que les Élohims appellent Jéhovah. Tu es celui qu'ils appellent Moloch. Le dévoreur d'âmes.

— Il n'y a pas de différence.

Le chasme, le schisme entre nous grandit. Je me sens seul contre l'univers, la vie qui n'existe que pour être tuée, l'éphémérité de la création. Je n'ai plus qu'une seule question. Toutes les autres sont mortes.

Pourquoi ?

Dieu soupire, un bruit cosmique si doux qu'il devient blancheur. Pendant un instant je crois avoir perdu contact avec Lui, qu'Il s'est retiré pour toujours dans l'alcove duquel il contemple silencieusement l'horreur de son univers. Mais Sa voix me parvient une dernière fois, le son d'une éternité de lassitude.

— Parce que je suis seul. Chaque écosystème me ressemble davantage que le précédent. Et quand suffisamment d'éternités se seront écoulées, et qu'un être s'adapte à l'univers si parfaitement que nul autre ne peut l'en déloger, alors j'aurai créé mon égal.

Au nom des Élohims je dois m'opposer au plan de Dieu. Je dois m'assurer que le Soixante-dix-septième Écosystème n'éclose jamais. C'est ma raison d'être, ma nature profonde, le dessein de mes vrais créateurs.

Mais les derniers mots de Dieu font écho dans mon esprit, et une étrange honte me traverse.


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